La criminalité financière a-t-elle un genre ?

L’argent sale n’a peut-être pas de sexe. Mais les systèmes qui le produisent, le protègent et en tirent profit ont très souvent les traits du patriarcat. Je partage avec vous mon regard et ma position sur celles et ceux qui détiennent le pouvoir, tirent profit des systèmes criminels et en subissent les conséquences. Je vais…

La criminalité financière a t-elle un genre ? Oui -Média voyage au pays de l'argent sale de Saly Keita - Experte en criminalité financière

L’argent sale n’a peut-être pas de sexe. Mais les systèmes qui le produisent, le protègent et en tirent profit ont très souvent les traits du patriarcat.

Je partage avec vous mon regard et ma position sur celles et ceux qui détiennent le pouvoir, tirent profit des systèmes criminels et en subissent les conséquences.

Je vais probablement déranger certaines personnes avec cet article. Tant mieux.

Car oui, je le pense : la criminalité financière a un genre.

Ce que mon métier m’a appris, c’est que, dans l’immense majorité des affaires de pouvoir, de corruption, de trafic, de blanchiment ou de fraude organisée, ce genre est masculin.

Oui, je sais : not all men. Les hommes ne sont pas tous naturellement plus criminels que les femmes. Je ne le pense pas une seconde. Je pense aussi qu’il serait tout aussi faux de prétendre que les femmes seraient, par nature, plus pures, plus fragiles ou automatiquement victimes.

Ce que je déteste dans certains discours féministes, c’est l’essentialisation des femmes. Nous ne sommes pas toutes de petites choses fragiles qu’il faudrait protéger. Et toutes les femmes noires ne sont pas des femmes noires « énervées ». Même si, je dois l’avouer, sur certains sujets, je deviens cette Angry Black Woman et je n’ai pas l’intention de m’en excuser.

La criminalité financière prospère là où se concentrent le pouvoir, l’argent, les réseaux, les protections, la violence et l’impunité. Or, ces espaces ont longtemps été, et restent encore largement, structurés autour d’un pouvoir masculin.

La criminalité financière n’est pas une « affaire d’hommes ». Elle est profondément liée à des rapports de domination, qui sont, pour moi, au cœur du patriarcat.

C’est précisément pour cela que l’on ne peut pas l’analyser sérieusement sans parler de genre.

Dans cet article, je vous propose de regarder la criminalité financière autrement : au-delà des seuls chiffres, procédures ou affaires judiciaires.


Nous allons voir :

  1. Ce que recouvre réellement la criminalité financière.
  2. Pourquoi les grands réseaux criminels sont aussi des systèmes de pouvoir.
  3. Pourquoi parler de genre ne revient ni à accuser tous les hommes ni à présenter toutes les femmes comme des victimes.
  4. Comment certaines économies criminelles : corruption, traite des êtres humains ou arnaques sentimentales, exploitent particulièrement les inégalités de genre.
  5. Enfin, pourquoi ma colère féministe fait partie de ma manière de comprendre et de combattre l’argent sale.

D’abord, de quoi parle-t-on quand on parle de criminalité financière ?

J’emploie l’expression criminalité financière pour désigner l’ensemble des infractions qui permettent de gagner, de cacher, de déplacer ou de réinjecter dans l’économie légale de l’argent issu d’activités illégales.

Cela comprend notamment le blanchiment d’argent, la corruption, la fraude, le financement du terrorisme ou encore les profits tirés des trafics, dont la traite des êtres humains.

Europol rappelle que les crimes financiers et économiques relient et soutiennent de nombreuses autres formes de criminalité : corruption, blanchiment, fraude, contrefaçon ou escroqueries en ligne. Ils ne relèvent pas seulement de quelques comptables véreux : ils constituent l’infrastructure financière de l’économie criminelle. Europol, The Other Side of the Coin

En clair : derrière l’argent sale, il y a presque toujours un rapport de force.

Mon métier m’a appris à suivre l’argent. Le féminisme m’a appris à regarder qui en paie le prix.

Mon métier de spécialiste de la criminalité financière me permet de comprendre comment l’argent circule, se dissimule, contourne les règles et finit parfois par réapparaître dans l’économie légale avec une apparence parfaitement respectable.

Mais c’est véritablement la lutte contre la corruption qui a contribué à faire de moi une féministe.

C’est en m’y intéressant que j’ai compris que les femmes et les autres minorités de genre ne jouent pas à la même table que les hommes. Les cartes ne sont pas distribuées de la même manière dès le départ. Et, trop souvent, elles restent en faveur des hommes, y compris lorsqu’elles sont distribuées par des femmes.

Les personnes les plus précaires, les moins protégées et celles qui disposent du plus faible pouvoir de négociation paient souvent le prix le plus lourd. Et, dans beaucoup de sociétés, ces personnes sont majoritairement des femmes et des filles.

Les grands réseaux criminels sont des machines à pouvoir

Parler de genre ne consiste pas à imaginer un grand complot masculin. Il s’agit de regarder les structures telles qu’elles existent.

En 2024, Europol a étudié 821 des réseaux criminels les plus menaçants actifs dans ou contre l’Union européenne, représentant plus de 25 000 membres. Son constat est clair : ces réseaux fonctionnent autour du contrôle, des hiérarchies, de la corruption, de la violence et de l’infiltration de l’économie légale.

Quelques chiffres donnent le vertige :

  • 86 % de ces réseaux utilisent des entreprises légales, créées ou infiltrées, pour dissimuler leurs activités ou blanchir leurs profits ;
  • 96 % blanchissent eux-mêmes leurs revenus criminels ;
  • 71 % sont impliqués dans des pratiques de corruption ;
  • 68 % recourent à la violence ;
  • 50 % sont impliqués dans le trafic de drogue.

Ces chiffres décrivent un univers organisé autour de la domination, du contrôle des ressources, de l’accès aux réseaux et de la capacité à intimider.

Autrement dit : un univers dans lequel les codes du patriarcat trouvent un terrain particulièrement favorable.

Les femmes : victimes ou coupables

Les femmes ne sont pas « hors » de la criminalité. Elles y occupent souvent une place différente.

Il faut se méfier des récits trop simples.

Les femmes peuvent être autrices d’infractions. Elles peuvent être complices, intermédiaires, dirigeantes de sociétés-écrans, prête-noms, recruteuses ou membres de réseaux criminels. Certaines y entrent volontairement ; d’autres y sont poussées par la contrainte, la dépendance économique ou affective, ou encore la menace.

Les réduire à des victimes passives serait une autre forme de mépris.

Mais nier qu’elles sont particulièrement exposées à certaines économies criminelles serait tout aussi aveugle.

Prenons la traite des êtres humains. C’est un crime qui génère des profits et qui doit donc être regardé comme une activité économique criminelle, même si cette expression paraît terriblement froide.

Selon le rapport mondial 2024 de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, les femmes adultes représentaient 39 % des victimes de traite détectées en 2022 et les filles 22 %. Ensemble, elles représentaient donc 61 % des victimes détectées. Les hommes adultes représentaient 23 % et les garçons 16 %. ONUDC, Global Report on Trafficking in Persons 2024

Ce chiffre mérite une précision essentielle : les réalités diffèrent selon les formes d’exploitation. Les femmes et les filles sont particulièrement touchées par l’exploitation sexuelle ; les hommes et les garçons sont davantage repérés dans certaines formes de travail forcé.

La réalité est donc plus complexe. Mais une chose demeure : des corps, des vulnérabilités et des vies sont transformés en sources de profit. Et l’on ne peut pas parler de cet argent-là sans parler de genre.

Not all men

Alors, les premiers acteurs sont-ils des hommes ?

La criminalité financière a t-elle un genre ? Oui -Média voyage au pays de l'argent sale de Saly Keita - Experte en criminalité financière

Dans les économies criminelles les plus structurées, les positions qui donnent accès au commandement, aux armes, aux capitaux, aux réseaux de protection et à l’impunité restent très largement façonnées par des rapports de pouvoir masculins.

Mon propos n’est pas de faire de l’homme cisgenre un suspect par nature.

Mon propos est de poser, simplement, quelques questions :

  • Qui détient le pouvoir ?
  • Qui peut en abuser ?
  • Qui est le plus facilement cru, protégé ou laissé tranquille ?
  • Qui subit les conséquences lorsque les institutions sont corrompues ?
  • Qui paie le prix lorsque les budgets publics disparaissent ou lorsque l’argent sale entre dans l’économie légale ?

Ces questions ne remplacent pas le travail judiciaire. Elles le complètent.

Je suis une femme noire en colère

On m’appelle parfois « la féministe énervée ». C’est vrai : il m’arrive de m’énerver. Certaines situations méritent la colère ; elles méritent que l’on hausse la voix.

Je crois qu’il existe des colères qui ne demandent pas à être calmées. Elles demandent à être écoutées.

Je suis en colère quand j’apprends que l’on réclame une faveur sexuelle pour accéder à un droit.

Je suis en colère quand j’apprends que des jeunes filles, des femmes, des personnes en situation de handicap et des enfants sont enrôlés dans des réseaux de prostitution.

Je suis en colère quand j’apprends que des enfants sont violés au Congo afin que nous, qui vivons dans des pays occidentaux, puissions acheter des téléphones à plus de 1 000 euros, dont la durée de vie est parfois inférieure à cinq ans.

Je suis en colère quand des hommes profitent de la vulnérabilité des femmes pour en faire des victimes d’arnaques sentimentales, et que l’on les juge au lieu de les protéger.

Je suis en colère lorsque je lis dans la presse que nos hôpitaux n’ont ni ventilateurs ni climatiseurs pour nos enfants malades, atteints de cancer. Mais où va tout l’argent que je paie avec mes impôts ?

Je suis en colère quand j’apprends que mon argent a financé un repas à Versailles pour le président Trump, qui méprise des gens comme moi.

Et, oui, en tant que femme noire, je connais aussi le cliché de l’Angry Black Woman, cette étiquette utilisée pour décrédibiliser une femme dès lors qu’elle parle trop fort, trop clairement ou trop longtemps d’injustice.

Mais vous savez quoi ? Je m’en moque. Je refuse de laisser cette étiquette me faire taire.

Car ma colère n’est pas l’inverse de la rigueur. Elle est ma boussole. Elle me rappelle qu’un chiffre n’est jamais seulement un chiffre. Derrière une fraude, un détournement, un blanchiment ou un pot-de-vin, il y a souvent une personne qui perd de l’argent, un droit, une sécurité, une dignité ou une chance.

Regarder le genre, ce n’est pas détourner le regard du crime. C’est mieux le comprendre.

On ne combattra pas sérieusement la criminalité financière uniquement avec des tableaux Excel, des procédures et des lois.

Il faut évidemment des enquêtes, des contrôles, des banques vigilantes, une justice indépendante, des lanceurs d’alerte protégés et des règles mieux appliquées.

Mais il faut aussi regarder les rapports de pouvoir qui permettent à l’argent sale de circuler.

Qui possède les entreprises ? Qui attribue les contrats ? Qui décide de l’accès à un droit ? Qui peut faire pression sur une victime ? Qui a les moyens de cacher son patrimoine ? Et qui, au contraire, paie le prix de ces crimes sans jamais apparaître dans les statistiques ?

C’est pour cela que, dans ce dictionnaire amoureux de la criminalité financière, la lettre G ne pouvait être que celle-ci : Genre.

Parce que l’argent sale ne se contente pas de circuler entre des comptes bancaires. Il circule aussi dans nos inégalités.

Et si nous voulons vraiment le combattre, il faut avoir le courage de regarder ce qu’il révèle de notre société.

Pour aller plus loin

Note de transparence : les statistiques disponibles ne permettent pas d’affirmer que tous les crimes financiers sont commis majoritairement par des hommes. Cet article défend un point de vue : celui selon lequel les rapports de pouvoir patriarcaux aident à comprendre qui organise certaines économies criminelles, qui en bénéficie et qui en subit le plus souvent les conséquences.

Lorsque je parle des femmes, je parle de toutes les femmes, cisgenres ou transgenres. Lorsque je parle des hommes, je parle ici des hommes cisgenres.

Une réponse à « La criminalité financière a-t-elle un genre ? »

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